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Pourquoi
bout-elle à 100° plutôt qu'à
-80° ?
Pourquoi les glaçons flottent-ils dans nos
verres au lieu de couler?
Ces énigmes, et bien d'autres, déconcertent
les savants
Que
se passerait-il si l'eau, ce fameux liquide omniprésent
de formule H2O, devenait soudain «normale»?
Réponse: nous ne serions
pas là pour en discuter.
L'eau est «intrinsèquement bizarre»,
dit Bernard Cabane, de l'ESPCI (Ecole supérieure
de Physique et de Chimie industrielles de Paris),
et ce n'est pas parce que nous baignons dedans (et
que nous en sommes faits) que ses anomalies nous sautent
aux yeux. Les propriétés de ce liquide
sont à ce point extravagantes que, dans le
cadre de l'Année mondiale de la Physique, le
CNRS vient de classer les «mystères de
l'eau» en numéro un au hit-parade des
«dix plus grandes énigmes de la physique».
Avant même les paradoxes de la mécanique
quantique, l'absence incompréhensible de l'antimatière,
ou le secret de la masse manquante de l'Univers.
Par exemple si, comme tous les autres corps, l'eau
se contractait en refroidissant, alors les glaçons
tomberaient au fond de votre verre, et - plus grave
- les icebergs sombreraient au fond de la mer. Résultat,
selon Bernard Cabane: «Aucune banquise n'isolerait
thermiquement les régions arctiques, et la
production de glace continuerait jusqu'à congélation
complète des océans.» Si l'eau
ne manifestait pas une étrange capacité
à d'autant plus dissoudre les gaz qu'elle est
froide, alors les poissons ne pourraient pas respirer...
et il n'y aurait donc pas de poissons. Mieux, si H2O
se conformait aux lois générales, que
respectent tous ses homologues de forme H2X, alors
la glace devrait fondre à -110°C (au lieu
de 0°), et le liquide bouillir dès -80°C
(au lieu de +100°). Elle ne devrait donc exister
sur Terre que sous sa forme gazeuse de vapeur d'eau.
Ce qui rendrait évidemment impossible l'existence
de toute cellule vivante.
«On ne sait pas ce qui, à notre échelle,
fait de l'eau un liquide ordinaire, résume
Yves Maréchal, du département de recherche
fondamentale sur la matière condensée
au CEA. Ceci malgré la prolifération,
dans la littérature scientifique, d'innombrables
articles souvent contradictoires.» Le sujet
est rendu plus compliqué encore par le fait
que l'eau très pure peut être maintenue
à l'état liquide jusqu'à -42°C,
et même y rester jusqu'à +220°C,
donc très au-dessus de sa température
d'ébullition. Des caprices qui ne constituent
pas une simple curiosité de laboratoire: au
sein des nuages, l'eau très froide en «surfusion»
joue un rôle crucial dans la machinerie météo.
Pour tenter malgré tout de garder une vision
claire comme... l'eau, Bernard Cabane ramène
toutes ces bizarreries à trois propriétés
uniques des molécules H2O: «Primo, elles
sont minuscules. Secundo, elles sont électriquement
très polarisées, avec les charges négatives
rassemblées d'un côté, les charges
positives de l'autre. Enfin l'angle H-O-H est quasiment
tétraédrique: les molécules peuvent
s'associer selon un motif qui préserve beaucoup
d'espaces vides.» Ceci d'autant plus que l'eau
est froide, les molécules s'associant alors
en un Lego de tétraèdres de plus en
plus parfait. D'où l'explication d'un premier
mystère: la glace est plus légère
que l'eau parce que, cristallisée en tétraèdres
réguliers, elle est alors... pleine de trous.
D'autre part, ses propriétés électriques
permettent à l'eau de dissocier donc de dissoudre
d'innombrables substances, dont le sel et beaucoup
d'autres molécules ainsi mises en contact étroit
- d'où toute la chimie de la Vie, rendue possible
par son seul truchement. Enfin, l'assemblage des molécules
d'eau entre elles réclame beaucoup d'énergie
pour se rompre, ce qui explique l'exceptionnelle capacité
calorifique de ce liquide miracle, qui peut absorber
ou restituer de grandes quantités de chaleur,
et notamment «climatiser» - en plus de
la planète et de nos logements - les organismes
vivants qui n'existeraient pas sans lui.
Les mystères de l'eau s'expliquent ainsi en
partie. Mais on est loin d'avoir tout compris. On
ne sait pas pourquoi il est impossible de transformer
l'eau liquide en glace par simple compression - un
comportement «hautement ésotérique»,
selon Yves Maréchal. On ne voit pas d'où
elle tire son extraordinaire fluidité, compte
tenu de la propension de ses molécules à
s'agglutiner entre elles. On ignore à peu près
tout des divers changements d'état que connaît
la glace aux très basses températures,
au point que José Teixeira, du Laboratoire
Léon-Brillouin (CNRS-CEA à Saclay),
se demande si... «l'eau n'est pas schizophrène».
Au total, aucun modèle théorique
ne permet de rendre compte à la fois de toutes
ces propriétés étranges manifestées
par l'eau, le seul corps qui, à la surface
de la Terre, existe à l'état naturel
sous les trois formes (solide, liquide et vapeur).
On a pourtant un urgent besoin d'en savoir davantage,
car H2O intervient dans tous les domaines de l'activité
humaine. La chimie, la pharmacie, la cosmétique
voudraient bien remplacer par de l'eau la plupart
des solvants toxiques dont elles font usage. La prévision
des avalanches serait facilitée si l'on connaissait
mieux les processus de recristallisation des couches
de neige sous l'effet de la pression et de la température.
Une meilleure connaissance de la mini-molécule
vitale déboucherait sur des procédés
économiques de dessalement de l'eau de mer.
Sur la réduction de volume des boues encombrantes
issues des stations d'épuration. Sur des émulsifiants
permettant une complète extraction du pétrole.
Bref, avec cette énigme numéro un
de la physique, les chercheurs ont de l'eau sur la
planche.
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